LES VOIX DES RIVES
publié le 11 février 2026,
par Herbes Rouges
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Archive fabulatoire de la station d’épuration du Nouveau Monde
// Extrait de carnet de voyage N°1 //
- je suis arrivé·e par l’eau -.
Depuis des semaines, je remonte et redescends le bassin versant, suivant le fil ondoyant qui relie les roches, les pluies et les corps. L’eau m’a porté·e jusqu’à ce fragment de terre hésitant entre devenir littoral et mémoire du passé. Dans mon carnet trempé, les pages se gondolent déjà, et je sais qu’elles garderont la trace de cette traversée autant que mes dessins.
les cuves protégées -
En approchant du rivage, de premières formes émergent. Géantes. Sourdes. De hautes cuves s’imposent au paysage comme des statues de divinités dont on aurait perdu la foi. Pourtant, elles semblent gardées. Des militaires circulent en cadence, silhouettes régulières contre le métal bombé. La présence est dissuasive, presque chorégraphiée. Je me demande ce qu’ils protègent exactement : un liquide au parfum de fin du monde, devenu rare et précieux parce qu’on l’a brûlé sans compter. Un or noir désormais réservé à quelques usages jugés stratégiques, dans une économie qui s’effrite. Autour d’eux, rien ne vit. Pas un oiseau, pas un souffle. Seulement cette odeur, âcre, qui se mélange au sel de l’air.

// Extrait de carnet de voyage N°2 //
- la communauté oubliée -
En suivant l’eau, je contourne les grilles, longe les clôtures, glisse le long du bord que les barbelés n’ont pas encore conquis. La presqu’île change de peau. Je tombe sur une vie souterraine au grand jour. Des abris bricolés, des campements qui se sont agrandis à mesure que montait la mer et descendait l’attention publique. Iels sont là : celleux qui étaient déjà présent·es avant que l’eau ne gagne du terrain, et celleux venu·es après, fuyant des crises politiques, climatiques ou administratives. Ici, aucune protection armée. Seulement des digues de fortune et l’invisibilité comme seule barrière. L’eau, montée ces dernières années, fait écran ; une séparation silencieuse mais efficace. Le territoire n’attire plus les convoiteux : trop risqué, trop mouvant, trop humide. Alors on laisse les gens ici, comme des restes que l’on ne sait plus où ranger. Je discute un moment. On me parle d’expulsions jamais menées à bout, de retours clandestins, de tempêtes qui emportent les planches mais jamais la communauté.

// Extrait de carnet de voyage N°3 //
- l’infrastructure fantôme -
Je reprends l’eau, le cœur chargé. A nouveau, un paysage de cuves se dessine, mais cette fois, elles sont seules. Elles encadrent comme un décor vide la vie que j’ai laissée derrière moi. Je reconnais les abords de l’ancienne station d’épuration, immense carapace de béton désormais muette. Construite en zone inondable, elle a fini par rendre les armes. Plus en amont, on m’avait parlé d’elle. L’eau la gagnait trop souvent, les pluies diluviennes faisaient déborder ses bassins, les rejets souillaient l’Orne et les corps qui en dépendaient. Alors on l’a fermé. On a éclaté son rôle en petites unités dispersées dans la région, renforcées par des systèmes d’assainissement plus sobres, des toilettes sèches organisées en réseau. Un nouvel équilibre fragile, mais fonctionnel. Devant moi, la station se dresse comme un fantôme oublié. Plus personne pour surveiller, plus personne pour défendre. Le béton se fissure, les algues montent jusqu’aux marches, et la rouille ronge les derniers vestiges de ses ambitions.
Assis·e sur mon radeau, je regarde la presqu’île s’éloigner et ces paysages qui coexistent sans se regarder. Ils sont les strates d’un même récit, celui d’un monde où l’eau dessine les frontières, révèle les erreurs, ravive les solidarités et rappelle à quel point chaque choix laisse des marques dans les territoires et les corps.
À bientôt,
Les Herbes Rouges