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Architectes en résidence, une culture partagée comme terreau au projet de territoire

réflexion expérimentation recherche

Architectes en résidence, une culture partagée comme terreau au projet de territoire

Face à la perte d’attractivité des centres-bourgs de nombreuses petites et moyennes villes, les services de l’État accompagnent les collectivités dans la mise en place de politiques, de stratégies et d’actions visant à relancer les dynamiques locales. Afin de partager les expériences et collaborations innovantes, l’ANABF a organisé en 2018 son dernier colloque sur le thème de la revitalisation des centres anciens, dont un dossier thématique du magazine Pierre d’Angle dresse le bilan.

Invitée à participer à ce colloque, Territoires pionniers a apporté sa contribution avec l’article Architectes en résidence, une culture partagée comme terreau au projet de territoire.

Architectes en résidence,
une culture partagée comme terreau au projet de territoire

Un bourg assoupi aux vitrines pour la plupart fermées. Une route départementale le traverse, bordée par une place où stationnent quelques voitures. À première vue, le cœur de la commune a perdu la vie qui autrefois l’animait, pourtant les élus se démènent, les associations s’activent, nous dit-on. C’est dans plusieurs de ces bourgs normands que des architectes sont accueillis en résidence par Territoires pionniers. Durant leur séjour, ils sont invités à révéler les singularités et potentiels des lieux, à associer à leur démarche ceux qui vivent ici et à bâtir avec eux un récit commun, une étape essentielle selon nous, qui pourrait bien contribuer à redonner vie durablement à ces territoires.

L’architecture, une aventure collective

Installée à Caen, au pied du château de Guillaume le Conquérant, Territoires pionniers est l’une des deux maisons de l’architecture de Normandie. Dans cette région caractérisée par un réseau dense de bourgs ruraux, de moyennes et petites villes, de communes périurbaines organisés autour de grandes villes, Territoires pionniers a adapté, au fil des années, son action de sensibilisation à l’architecture au terrain, choisissant d’aller à la rencontre des publics, et d’aborder les espaces bâtis et paysagers, urbains et ruraux, par les modes de vie et les usages. Considérée comme un patrimoine singulier et vivant, un bien commun en mouvement, l’architecture devient ainsi une aventure collective accessible à tous, un chantier auquel chacun peut prendre part.
Depuis plus d’une dizaine d’années, les différents projets qu’elle mène s’attachent tous à révéler et partager la dimension culturelle présente dans chaque territoire. Que ce soit avec le Laboratoire des territoires(1) et ses résidences d’architectes, avec les rendez-vous au programme de Chantiers communs(2) , la formule renouvelée du mois de l’architecture qu’elle coordonne en Normandie, ou encore via les actions menées avec les enfants au sein du minicitylab[(3) , Territoires pionniers crée les conditions de la rencontre entre professionnels et populations les invitant à partager leurs connaissances et leur compréhension des lieux, à imaginer et expérimenter ensemble de nouvelles façons de les habiter.

Les architectes, activateurs du territoire

Au sein du Laboratoire des territoires, Territoires pionniers accueille en résidence des jeunes diplômés d’une école d’architecture ou des architectes, leur proposant de prendre une place d’« activateurs » dans la cité et de mettre au service de tous leurs compétences dans des conditions particulièrement favorables à la réflexion et à la recherche-action. Accompagnés par l’équipe de la maison de l’architecture et par un réseau de professionnels mobilisés autour du projet, les résidents bénéficient d’un moment privilégié pour développer et éprouver méthodes et outils, enrichir leur expérience et adapter leur exercice professionnel aux enjeux contemporains.
Pendant six semaines, réparties sur deux à six mois, un architecte accompagné d’un ou plusieurs professionnels aux compétences complémentaires (paysagiste, urbaniste, designer, artiste…), sont ainsi accueillis en résidence dans un bourg ou un quartier afin de « rendre visible ce qui est là, de révéler des potentiels, des opportunités. Il ne s’agit pas de concevoir un projet, mais plutôt de produire une pensée, un récit de territoire et de le partager avec ceux qui y vivent. »(4)
Les résidents s’appuient sur leurs compétences pour livrer leur lecture du territoire à différentes échelles, de la plus globale à la plus fine. Ils l’enrichissent de l’expertise d’usage des élus, acteurs locaux et habitants associés à la démarche par le biais d’évènements ouverts conçus sur-mesure. À partir du regard de chacun, un récit se construit petit à petit donnant à découvrir une lecture partagée des lieux, une culture commune.
Ainsi, des premières réflexions jusqu’à la restitution finale, un groupe d’habitants chemine. Au cours de son parcours, il met en lien des besoins et désirs, des forces vives, acteurs locaux ou citoyens. Il révèle des forces en présence et identifie des espaces à fort potentiel tels qu’une place publique, un bâtiment commercial ou communal disponible, des interstices ou encore un patrimoine en désuétude.
Au terme de leur résidence, les architectes restituent l’aventure humaine vécue avec tous les participants durant ces quelques semaines. Ce temps fort s’incarne sous forme d’installations éphémères, d’affichages, de publications ou encore de parcours, que font vivre des moments conviviaux et festifs organisés dans des espaces de la commune. Ces propositions esquissent des pistes de réponse aux enjeux locaux, allant parfois jusqu’à les préfigurer. Cette ultime étape rend visible des possibles et sont autant de graines semées dans l’esprit de tous ceux qui auront vécu cette résidence.

Un espace d’expérimentation multiacteur

Selon les contextes, chaque résidence est l’occasion de questionner quelques-uns des enjeux qui traversent nos territoires. Comment s’approprier collectivement une place de centre-bourg livrée aux voitures ou un espace patrimonial délaissé ? Pour quels nouveaux usages ? Comment « faire commune » ? Comment repenser ensemble un quartier productif ou un territoire résilient face aux effets déjà visibles du dérèglement climatique ?
Autour de ces questions, la mise en œuvre des résidences donne l’occasion à Territoires pionniers d’impliquer un réseau d’acteurs divers, composé d’institutions (DRAC, Ordre des architectes, UDAP, DDTM…), de collectivités (Région, Département, communautés de communes, communes…), d’acteurs économiques, associatifs et/ou culturels (Parc naturel régional, CAUE, Pays d’art et d’histoire, médiathèques…) et de citoyens, invitant chacun à prendre sa place dans la démarche. Le choix concerté du territoire d’accueil, la sélection en jury des résidents, la participation aux réunions de suivi de la démarche, ou encore la diffusion de l’expérience, sont autant de moments auxquels ces partenaires contribuent en apportant leur expertise, leur savoir-faire et leurs compétences.
Associés à plusieurs reprises, les architectes des bâtiments de France, sont des contributeurs précieux aux résidences. Leur participation hors de leur cadre d’intervention habituel est l’occasion pour les élus et les populations de reconsidérer leurs missions, et de mieux comprendre le sens de la préservation du patrimoine local et tout particulièrement au regard des enjeux révélés par les résidents.
Au fil des sessions, l’espace ouvert par ce projet culturel libère chacun de ses postures et contraintes habituelles. Le dialogue qui s’engage contribue à ouvrir les regards et les esprits, à reconsidérer et décaler les façons de faire. Expérience après expérience, Territoires pionniers donne ainsi aux acteurs régionaux l’occasion d’enrichir leurs pratiques professionnelles et de se construire à leur niveau une culture partagée sur laquelle appuyer leurs prochaines collaborations.

Le récit de territoire, un préalable au projet

Aujourd’hui, l’action culturelle transversale et multiacteur proposée par Territoires pionniers en Normandie contribue à reconnecter les élus, les acteurs locaux et les habitants à leur « terrain de vie » tel que le définit Bruno Latour(5) , à leur proposer de porter attention à ce qui est là (environnement naturel, ressources, patrimoine, savoir-faire…), à les reconnecter les uns aux autres et à les questionner sur leurs besoins quotidiens et leurs désirs (production alimentaire, énergétique, mobilités, activités économiques, culturelles).
Au fil des résidences, une diversité de pistes ont ainsi été explorées, colorées par les singularités de chaque territoire, et les rencontres entre les résidents et les habitants. À Picauville, les architectes de l’Atelier+1(6) ont rassemblé plus d’une centaine d’habitants autour d’un rituel permettant de passer du marais à la place publique réinvestie grâce à du mobilier urbain. Dans la commune nouvelle de Valdallière, Margaux Milhade et Camille Fréchou(7) ont proposé de « faire commune en faisant projet commun » autour de la création d’un réseau de quatorze bâtiments communaux disponibles pouvant accueillir de nombreuses activités. À Regnéville-sur-mer, le château médiéval au cœur de la démarche de Rémi Buscot et Camille Morin(8) pourrait devenir un laboratoire de la transition et accompagner ainsi la démarche de territoire résilient engagé par la communauté de communes Coutances Mer et Bocage.
La matière sensible, récoltée et mise en récit par les résidents, enrichit la compréhension globale du territoire, donne du sens et de la cohérence aux idées qui émergent des échanges avec la communauté qui l’habite. Comme c’est le cas pour les partenaires impliqués par Territoires pionniers dans la démarche, cette première expérience vécue par un groupe d’habitants et les architectes « crée un précédent »(9). Elle infuse de nouvelles pratiques collectives et créatives et révèle une culture renouvelée des lieux de vie. Ces expériences ouvrent, chacune à leur manière, des voies vers une relocalisation des activités et, en cela, une revitalisation durable des territoires.
Dans les mois ou années qui suivent, la résidence peut contribuer à enrichir des projets opérationnels sous des formes très diverses. Cela a conduit par exemple, à relocaliser un événement culturel ponctuel en centre-bourg pour le raviver, à enrichir le cahier des charges d’un aménagement de centre-bourg afin d’intégrer l’identité et les usages locaux ou encore à lancer une mission de « programmation active » autour de biens communaux. Par ces actions concrètes, s’appuyant sur une expérience commune, élus, acteurs locaux et habitants, accompagnés des institutions et professionnels, continuent à s’approprier les voies ouvertes avec les résidents et s’autorisent à imaginer et adapter, à leur manière, leurs lieux de vie.

Au-delà de son action de sensibilisation, Territoires pionniers tend à révéler la culture des lieux, les relations multiples qui nous lient les uns aux autres, et plus largement à tous les êtres vivants, dans un même milieu. Pour Kirkpatrick Sale, « c’est d’amour pour un territoire en tant qu’expression unique de la nature qu’il s’agit »(10) . Cette prise de conscience est un premier pas. En portant attention à cette partie du monde qui nous est chère, en partageant une vision commune de ces espaces partagés, nous commençons à repenser individuellement et collectivement notre façon d’être au monde, de l’habiter.

Elisabeth Taudière,
architecte, directrice de Territoires pionniers

notes

1- http://territoirespionniers.fr
2- http://chantierscommuns.fr
3- http://minicitylab.tumblr.com
4- Extrait de l’appel à candidature de la troisième session de « résidences d’architectes en France ». Depuis 2018, le réseau des Maisons de l’architecture propose chaque année une dizaine de « résidences d’architectes en France » avec le soutien du mécénat de la Caisse des dépôts, du ministère de la Culture et de l’Ordre des architectes. Menée par les Maisons de l’architecture un peu partout en France, « la résidence d’architectes a pour vocation de contribuer à ouvrir le regard des habitants et des acteurs locaux sur les problématiques contemporaines liées à l’identité des villes et des territoires. Elle doit également susciter le débat sur la production architecturale, les usages et les modes de vie ainsi que sur les liens entre l’habitat et l’environnement local, qu’il soit urbain, naturel ou agricole. » – http://rma-residences.fr/
5- « Par territoire ou « terrain de vie » nous entendons -ce qui permet de subsister, -ce que l’on peut se représenter, -ce que l’on est prêt à défendre. » Bruno Latour, Atelier préparatoire à l’écriture de cahiers de doléance, au théâtre des Amandiers, à Nanterre en mai 2018 - http ://www.bruno-latour.fr/fr/node/793.htmlet également Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Bruno Latour, éditions La Découverte, 2017
6- Regagnons la place publique ! – résidence des architectes de l’Atelier +1, Inès Winckler, César Bazin et Octave Giaume, à Picauville (Manche) en 2018 : https://picauville2018.wordpress.com/
7- Habiter Valdallière – résidence de Margaux Milhade, architecte, Camille Fréchou, paysagiste-conceptrice et jardinière, Loan Calmon, vidéaste, et Maxine Caneli, cuisinier, à Valdallière (Calvados) en 2018, suivie d’une mission de programmation active autour de la mise en réseau de quatorze bâtiments communaux et d’une gouvernance renouvelée au sein de la commune nouvelle : https://habitervaldalliere.wordpress.com/
8- Cap sur Regnéville – résidence de Rémi Buscot, diplômé d’État en architecture, et Camille Morin, designer, à Regnéville-sur-Mer (Manche) en 2019-2020 : http://capsurregneville.tumblr.com
9- Produire le territoire autrement, Yaplusk et Territoires pionniers | Maison de l’architecture – Normandie, 2017
10- L’art d’habiter la terre, la vision biorégionale, Kirkpatrick Sale, traduit par Mathias Rollot et Alice Weil, éditions Wildproject, 2020

Pour voir l’intégralité de l’intervention d’Élisabeth Taudière au colloque Alliances, cliquer ici